C’est dans le cadre du cycle « De l’écrit à l’écran » programmé dans le cadre de l’institut Confucius de l’université Paris Diderot (1) que sera projeté ce vendredi 17 décembre un grand classique du cinéma chinois, d’un réalisateur aujourd’hui quelque peu oublié, mais à tort : Shi Hui (石挥).
Il s’agit d’une adaptation d’une nouvelle éponyme de Lao She : « Ma vie » (《我这一辈子》). Rarement un réalisateur aura été aussi proche de l’auteur dont il a adapté l’œuvre, et, outre les qualités intrinsèques de Shi Hui, en tant que réalisateur et acteur, c’est sans doute cette symbiose qui fait toute la profondeur et la valeur du film.
Shi Hui : acteur, dramaturge et réalisateur
D’abord acteur de théâtre
Shi Hui, de son vrai nom Shi Yutao (石毓涛), est né en 1915 à Tianjin, mais ses parents ont déménagé à Pékin quand il était enfant. C’est donc là qu’il a grandi et a fait ses études. Mais il les a arrêtées très tôt : il a commencé dès la fin du collège à faire ce qu’on appelle des petits boulots pour gagner sa vie : cheminot en herbe, apprenti dentiste, une année, apiculteur l’autre, et vendeur de billets dans un cinéma.
En 1937, il part à Shanghai, tournant qui décide de son orientation tardive vers les métiers du spectacle : il entre dans une troupe de théâtre itinérante, puis dans diverses troupes renommées, dont la société shanghaienne des arts du théâtre (上海剧艺社), et la troupe Kugan (苦干剧团) dont il fut l’un des premiers membres, avec le dramaturge et écrivain Huang Zongjiang (黄宗江) qui sera plus tard son scénariste.
Il devint ainsi l’un des acteurs les plus réputés de Shanghai, loué même par Mei Lanfang (梅兰芳). Il n’avait pourtant pas une allure de star : des petits yeux, un visage ordinaire. Mais il compensait par un jeu extraordinaire qui captivait ses auditoires. Lorsque Cao Yu (曹禺) le vit interpréter sa célèbre pièce « L’orage » (《雷雨》), il s’exclama : « Les qualités du jeu de Shi Hui sont bien meilleures que celles de ma pièce. »
Il exerçait une fascination dont il était tout à fait conscient. Il a dit :
“我上场前要观众盼着我,在场上要观众看着我,下场后要观众想着我。”
« Avant que j’entre en scène, les spectateurs m’attendent, quand je suis en scène, ils me regardent, et quand j’en suis sorti, ils continuent à penser à moi. »
C’était un superbe manipulateur de sentiments. On dit qu’il faisait sangloter les foules, et que, se cachant le visage dans les mains, il regardait en cachette les spectateurs en écartant légèrement les doigts, et riait en douce en les voyant tous pleurer.
Il était connu pour gribouiller les textes des pièces qu’il devait jouer. En effet, disait-il :
“剧本上印的一行行字,固然很重要,但行与行之间的空白,才是我们演员创作最重要的地方。”
« une pièce de théâtre, ce sont des lignes et des lignes de caractères imprimés, il est indéniable que c’est très important ; mais ce sont les vides entre les lignes qui sont essentiels pour nous, les acteurs, c’est là et seulement là que réside notre espace de création. »
Il écrivit aussi des pièces de théâtre huaju (话剧), dont « Le soulèvement du Yunnan » (《云南起义》), passant à la réalisation pour en adapter au cinéma, dont « Sherlock Holmes » (《福尔摩斯》). On le surnomma « l’empereur du théâtre » (« 话剧皇帝« ).
Puis acteur de cinéma et réalisateur
C’est ce personnage au sommet de son art qui se tourne alors vers le cinéma, à partir de 1941. Et d’abord comme acteur, jouant les premiers rôles dans des grands films tournés dans les années 40 aux studios Jinxing (金星影片公司) puis, à partir de 1947, aux studios Wenhua (文华影业公司), par des réalisateurs eux-mêmes, pour beaucoup, venus du théâtre ou fortement influencés par la littérature ; sa carrière culmine dans deux films représentatifs de 1947 : « Fake Phoenix » (《假凤虚凰》) de Huang Zuolin (黄佐临), autre natif de Tianjin, élève de Bernard Shaw et spécialiste de Shakespeare, créateur de la Wenhua en 1946, et « Long Live the Wife » ( 《太太万岁》) de Sang Hu (桑弧), sur un scénario de Zhang Ailing (张爱玲).
C’est tout naturellement qu’il se tourne ensuite vers la réalisation, et non moins naturellement qu’il interprète les premiers rôles dans ses propres films, qui sont ainsi indissociables de son jeu d’acteur. Il reste l’auteur de quatre films remarquables :
1950 This Life of Mine (ou Ma vie) (《我这一辈子》), adapté d’une nouvelle éponyme de Lao She ;
1951 Captain Guan (《关连长》)
1954 The Letter With Feathers (《鸡毛信》), une sorte de conte pour enfants imprégné de ferveur révolutionnaire, typique de la « nouvelle Chine », mais une coudée au-dessus des productions semblables ;
1955 The Marriage of the Fairy Princess (ou The Heavenly Match) (《天仙配》), sur un scénario de Sang Hu (桑弧), adaptation d’un récit traditionnel qui fit les beaux jours du box office de Hong Kong où le film sortit cette année-là.
Le premier de la série est certainement le plus intéressant, un chef d’œuvre de cette fin des années quarante qui en vit nombre d’autres, dont le dernier film de Fei Mu (费穆) , « Printemps dans une petite ville » (《小城之春》), avec lequel on s’accorde à lui reconnaître quelques analogies.
« Ma vie »
Le film commence par un générique volontairement simple, inscrit sur les pages d’un livre portant l’effigie de Lao She, qu’une main tourne lentement. Ce prélude est comme un hommage rendu à l’écrivain, et la promesse d’une adaptation fidèle. Fidèle à l’esprit de la nouvelle.
« Ma vie » est celle d’un agent de police arrivé à la soixantaine passée ; misérable, affamé et grelottant sous la neige, il est à bout de forces, et se remémore les quarante années précédentes : le film est ainsi construit en un vaste flash back. Se retrouvant à vingt deux ans sans travail, il entre dans la police grâce à l’aide d’un ami, car, en ces dernières années de l’empire chinois, c’est l’un des rares emplois, hormis tireur de pousse, qui soient accessibles aux gens humbles et sans éducation.
Il traverse ensuite toute l’histoire de la première moitié du vingtième siècle, connaissant les pires vicissitudes, et n’ayant plus qu’un espoir dans ses vieux jours : l’arrivée des troupes communistes qui doivent d’un jour à l’autre venir libérer la capitale, et dans lesquelles se trouve son fils. Il meurt avant d’avoir pu les voir arriver, mais les dernières images sont celles, triomphantes, de la victoire communiste.
Le film est, dans un superbe noir et blanc, constitué de scènes comme tirées d’une pièce de théâtre, aux dialogues travaillés, dans une très belles langue littéraire que l’on sent tirée du texte de Lao She, adapté par Shi Hui lui-même. La connivence entre le réalisateur et l’écrivain, est totale, et comme concrétisée dans le jeu de Shi Hui. On sent vibrer dans les dialogues la foi révolutionnaire qui les anima tous deux.
Pour nous qui connaissons la suite de l’histoire, cependant, les lendemains ne peuvent que paraître amers : l’immense espoir suscité par les communistes dans les années quarante et lors de leur prise de pouvoir – et qui est en fait le sujet du film comme de la nouvelle – est vite retombé, en particulier pour les intellectuels. Là encore, le destin des deux hommes se répond à quelques années de distance, comme si leur connivence artistique ne pouvait que continuer dans la mort.
En 1957, Shi Hui fut dénoncé comme « droitiste » : l’empereur du théâtre devint du jour au lendemain un esprit malfaisant (鬼蜮). Après une séance de « critique » particulièrement sévère, en novembre, il revêtit une de ses plus belles robes, de laine brune, embrassa sa jeune femme, épousée trois ans auparavant, alla à la banque envoyer pour la dernière fois de l’argent à sa mère, et se jeta dans le Huangpu.
Neuf ans plus tard, dans des circonstances similaires pendant la Révolution culturelle, Lao She (老舍) se jetait dans le lac de la Paix (太平湖) à Pékin : deux destins similaires qui convergèrent un bref moment pour donner un des grands classiques du cinéma chinois.
(1) Voir l’article du 23 novembre dernier.
A lire en complément : l’analyse comparée de la nouvelle et du film sur http://www.chinese-shortstories.com/
… prochainement.
Institut Confucius – Université Paris Diderot
Vendredi 17 décembre 2010
De 17h30 à 20h30
Bâtiment La halle aux farines -Amphi 2A-
Esplanade Pierre Vidal Naquet – Paris 13ème
Le film sera présenté par Luisa Prudentino