Surprise de la Mostra de Venise 2010 : un film de Wang Bing !

C’est une tradition du festival de Venise de réserver une surprise. Cette année, elle est vraiment inattendue : le 24ème film à concourir en compétition internationale pour le Lion d’or est finalement un film chinois, étonnant à maints égards. Dévoilé hier, lundi 6 septembre, alors que le festival est à mi-parcours, et projeté illico en avant-première mondiale, c’est le premier long métrage de fiction de Wang Bing(王兵), le réalisateur du monumental documentaire désormais célèbre « A l’ouest des rails » (铁西区). C’est vraiment une surprise aussi grande que le fut « Still Life » de Jia Zhangke (贾樟柯《三峡好人》), annoncé de la même manière en 2006, avant de remporter le Lion d’or. 

 

Pour son premier film de fiction, Wang Bing a abordé un de ces sujets tabous en Chine qui condamnent d’emblée l’œuvre à ne pas pouvoir être distribuée en Chine. Le film avait donc tout intérêt à ne pas être dévoilé trop tôt. Intitulé « The Ditch », ou ‘le fossé ‘ (《加边沟》), il se passe en effet en Chine à la fin des années 1950, au moment du mouvement « anti-droitiste » qui suivit celui des « Cent fleurs ». Le film retrace le sort de quelque trois mille ‘intellectuels’ de milieux pauvres ou modestes envoyés dans le camp de Jiabiangou, dans le Gansu (en chinois边沟, d’où le nom du film, traduction partielle du lieu-dit qui signifie ‘fossé ajouté sur le côté’) (1). Ce fut un camp au cœur du désert de Gobi, où les détenus furent soumis à des conditions de détention insoutenables. Beaucoup périrent dans les fossés où ils dormaient la nuit… 

 

En réalité, lorsque Mao décida de purger les rangs et de resserrer les rênes après les critiques jugées excessives adressées au Parti et au pouvoir lors de la campagne des Cent fleurs, des quotas furent institués dans chaque région, assignant des minima d’arrestations aux autorités locales. Les déportations massives furent donc souvent arbitraires, souvent le fait de dénonciations et règlements de comptes : il est estimé que quelque 400 000 personnes disparurent alors dans les camps, tandis que le Grand Bond en avant entraînait parallèlement une famine gigantesque qui fit, pense-t-on généralement aujourd’hui, quelque trente millions de morts. 

 

Le camp de Jiabiangou fut l’un des plus atroces de la période : sur les 3 000 détenus, 2 500 y moururent. Il fut fermé en 1961 et le silence se fit sur cet épisode des aberrations maoïstes de l’époque, bien moins connues que celles de la Révolution culturelle, et pourtant tout aussi sanglantes. 

 

Wang Bing a mis six ans à préparer et réaliser son film, adapté d’un livre de Yang Xianhui (杨显惠) paru en 2003, intitulé « Adieu à Jiabiangou » (《告别加边沟》) et traduit en français sous le titre « Le Chant des martyrs, dans les camps de la mort de la Chine de Mao ». C’est un livre peu connu, faussement fictionnel, écrit à partir de témoignages d’anciens déportés survivants racontant des histoires à la limite du soutenable, dignes de camps nazis. Wang Bing lui-même est allé interviewer nombre de ces survivants, et ces rencontres lui ont fourni le ressort affectif direct dont il avait besoin pour tourner. 

 

Maintenant, comme toujours dans de tels cas, on peut se demander l’impact qu’aura finalement un tel film : il est tourné pour déclencher une prise de conscience surtout en Chine, et en particulier chez les jeunes Chinois qui ne connaissent rien de ce passé pourtant très proche, et semblent en outre s’en désintéresser ; or il n’a aucune chance d’être diffusé sur le continent, sauf en de rares occasions limitées : il va être réservé à un public de festivals qui aura beau porter Wang Bing aux nues, on ne peut s’empêcher de ressentir une impression d’immense gâchis. 

 

(1) On trouve aussi 夹边沟qui se prononce pareil et signifie pratiquement la même chose. 

 

Photo du film sur le site du festival : 

http://www.labiennale.org/en/cinema/festival/lineup/off-sel/venezia67/ditch.html 

 

Note sur Wang Bing : 

Né en 1967, Wang Bing a jusqu’ici bâti sa réputation sur une série de documentaires, à commencer par celui de neuf heures sur la lente agonie du quartier industriel de Shenyang, « A l’ouest des rails » (铁西区), tourné pendant trois ans et sorti en 2003. 

Il a ensuite réalisé un documentaire de trois heures sur une vieille dame racontant, assise dans son salon, la caméra face à elle, les attaques subies par elle et son mari pendant le même mouvement « anti-droitiste » que celui dont il est question dans « Jiabiangou », les deux finissant, séparément, dans des camps de travail où son mari mourut. Le film s’appelle « He Fengming, une femme chinoise » (《和风鸣》) et il est sorti en première mondiale au festival de Cannes en 2007. 

Par la suite, outre un documentaire sur le transport du charbon dans le Shanxi, « L’argent du charbon » (《煤钱》), Wang Bing a tourné un autre documentaire important, sur les conditions difficiles de l’extraction de pétrole en Chine, qui s’appelle justement « Crude Oil » (采油日记). Tourné dans le désert de Gobi, en Mongolie intérieure, il est encore plus long qu’ « A l’ouest des rails » : 14 heures. 

On peut donc considérer que « Jiabiangou » est la prolongation logique de ses documentaires précédents, « He Fengming » pour le sujet, « Crude Oil » pour le lieu du tournage.  

 

Photo de Wang Bing au festival de Venise (à droite) http://www.mtime.com/news/2010/09/06/1440181.html 

 

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