Ce premier film de Li Fangfang (李芳芳) s’intitulait à l’origine « Heaven eternal, Earth everlasting », traduction littérale du titre chinois 《天长地久》, mais il a finalement été renommé « Après ‘80 » (《80’后》), d’une part parce que le titre original était le même que celui d’un film antérieur de Jeff Lau, avec Andy Lau, et d’autre part parce qu’il correspondait particulièrement bien au sujet du film.
Il traite en effet de la génération « post 1980 », à travers seize années de la vie d’une jeune Chinoise, qui a onze ans au début du film et vingt-sept à la fin.
Une période sans bouleversement politique majeur
L’histoire se passe à Hangzhou. Orpheline, la jeune Shen Xingchen (沈星辰) est recueillie par un oncle fortuné dont le fils, Chen Mo (陈墨), a cinq ans de moins qu’elle. Un jour, à l’école, alors que Chen Mo est pris à parti par un camarade et que Shen Xingchen essaie de le défendre, elle reçoit l’aide inattendue d’un de ses camarades, Ming Yuan (明远). Ils deviennent ainsi amis, bien que Ming Yuan soit aussi l’objet des attentions d’une autre élève, Wen Jia (闻嘉). A la fin du lycée, Shen Xingchen part étudier à l’université à Pékin, tandis que Ming Yuan et Wen Jia restent à Hangzhou. En 2003, lorsque l’épidémie de SARS frappe la Chine, ils se trouvent plus unis que jamais, tandis que Shen Xingchen, à Pékin, est au contraire très isolée…
C’est donc une tranche de vie couvrant en gros les vingt dernières années que dépeint le film, mais il le fait de manière très personnelle. Les films chinois ont tendance à suivre leurs personnages à travers les bouleversements politiques de périodes troublées, les existences en étant directement affectées, très souvent de façon dramatique. Or, ici, le film s’attache à la génération « post 80 », disons celle née après 1978 : ce sont des jeunes qui ont grandi dans un pays pacifié, où la préoccupation majeure était le développement économique, et la stabilité sociale comme élément indispensable à ce développement.
Pour cette génération, ce qui a marqué, ce sont deux éléments majeurs : l’un frisant le désastre à l’échelon national, c’est l’épidémie de SARS, en 2003, l’autre suscitant un immense mouvement de fierté nationale, c’est le succès de la candidature de Pékin pour les Jeux olympiques de 2008. Il n’y a rien d’héroïque, rien de tragique, les personnages ne sont en rien emblématiques, ils sont des jeunes comme tant d’autres, pour lesquels seules comptent leurs émotions, et qui vivent à fleur de peau. Le film n’a pour seul ressort dramatique que le lien qui unit les deux jeunes étudiants, à des kilomètres de distance.
Mais le scénario est plus profond qu’il n’y paraît, intégrant nombre d’incidents et faits secondaires, ainsi que des personnages tout juste effleurés, qui viennent enrichir la trame de base en évitant le mélo. Surtout, Li Fangfang a fait de son film un hommage au chanteur et acteur Leslie Cheung (张国荣) dont le suicide, en 2003 justement, a endeuillé cette génération et dont elle a fait un emblème. Car s’il y a un emblème dans le film, il est là, fragile et émouvant. Leslie Cheung était une idole, chacune de ses chansons était un événement, elles servent de toile de fond au film qui en tire une profondeur émotionnelle qu’il n’aurait jamais eue autrement. C’est peut-être la meilleure idée de la réalisatrice : l’une des plus belles chansons de Leslie Cheung est interprétée par le chanteur Chen Chusheng (陈楚生) qui l’a offerte à Li Fangfang, comme contribution personnelle, in memoriam – c’est 《有谁共鸣》(y a-t-il quelqu’un en qui je puisse trouver un écho ?) :
Extrait : http://video.sina.com.cn/p/ent/m/c/2010-03-31/185460509684.html
Un film personnel qui pourrait faire date
Li Fangfang a soigné les détails tout en cadrant son budget. Elle a choisi ses acteurs principaux parmi des jeunes encore totalement inconnus, mais remarquables : Liu Dong (刘冬) dans le rôle de Shen Xingchen, Huang Ming (黃明)dans le rôle de Ming Yuan, Tao Shuai (陶帥) dans le rôle de Chen Mo et Yi Na (伊娜) dans celui de Wen Jia sont excellents, en grande partie, de l’avis général, parce qu’ils sont bien dirigés.
Voir les photos sur le site du film, avec une vidéo : http://ent.sina.com.cn/f/m/80s/index.shtml
La photo est également superbe, dans des tons souvent bleutés, un peu à la mode mais adaptés à l’atmosphère du film ; elle est signée d’un nouveau venu aussi, l’Américain Lyle Vincent.
Le film a fait sensation dans les festivals où il est déjà passé, à commencer par celui de Tokyo, en octobre 2009, où il a été projeté et applaudi dans une salle de sept cents personnes pleine à craquer, mais aussi à Cannes, en mai dernier, en dépit des retards dus au nuage de cendres islandais. Il a commencé depuis lors une tournée dans diverses villes de Chine, avant de sortir en salles le 25 de ce mois. L’accueil est partout admiratif.
Li Fangfang a voulu rendre les sentiments d’une génération, et elle l’a fait en s’appuyant sur les siens propres, faisant de son film une sorte d’ode à sa jeunesse, et à la jeunesse de cette période. Ce n’est pas pour rien, très certainement, qu’elle a choisi la chanson de Leslie Cheung qui parle d’écho, d’empathie. Ce qu’elle a cherché, c’est de susciter un écho dans le public de son âge, mais chez les autres aussi, car tout le monde a finalement les mêmes souvenirs.
Il y a là le reflet d’une époque. Elle a dit que son film représentait les souvenirs de l’époque de sa jeunesse, comme « In the heat of the sun » (《阳光灿烂的日子》) représente ceux de Jiang Wen (姜文), « Le paon » (《孔雀》) ceux de Gu Changwei (顾长卫), et «Beijing bicycle » (《17岁的单车》) ceux de Wang Xiaoshuai (王小帅).
Mais Li Fangfang arrive avec des souvenirs différents, un ton différent, un style différent. Les médias chinois ont déjà commencé à parler de septième génération… Il est peut-être un peu tôt pour l’affirmer, mais il semble bien qu’un mouvement est en train de prendre forme, qui correspond tout simplement à des conditions politiques et socio-économiques différentes. C’est bien cela qui avait déjà entraîné la montée de la cinquième génération après le début de la politique d’ouverture, et celle de la sixième après 1989 et le développement de la Chine urbaine.
Une réalisatrice qui a fait ses classes aux Etats-Unis
Si son ton et son style sont nouveaux, c’est peut-être aussi parce qu’elle a été en partie formée aux Etats-Unis.
Li Fangfang a été une enfant prodige, faisant preuve de talents littéraires précoces : à seize ans, encore lycéenne, elle avait déjà publié un livre. A dix huit ans, elle écrivit un scénario pour un feuilleton télévisé en dix épisodes,《十七岁不哭》(à dix sept ans on ne pleure pas), qui connut un immense succès auprès du public dans cette tranche d’âge.
Elle obtint ensuite une bourse et alla étudier la réalisation à l’université de New York ; c’est d’ailleurs là qu’elle fit la connaissance de son chef opérateur, Lyle Vincent. Elle se considère comme une disciple d’Ang Lee (李安), cherchant à émuler son style empruntant à l’est et à l’ouest, ou du moins cherchant à maîtriser les techniques américaines pour servir des sujets proprement chinois.
Cela donne un film chinois, mais atypique. Qu’il marque le début d’une nouvelle « génération » est une question sur laquelle nous aurons certainement l’occasion de revenir.
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En attendant, il faut écouter encore la chanson de Leslie Cheung, mais cette fois-ci telle qu’il l’interpréta lui-même, en 1986, lors d’une cérémonie de remise de prix (“十大劲歌金曲金奖”) : c’est bien le reflet nostalgique d’une époque… et du film - et tout simplement très beau.
http://tv.people.com.cn/GB/79889/11270488.html
抬头望星空一片静 levant les yeux vers l’immensité paisible du ciel étoilé,
我独行夜雨渐停 je vais seul dans la nuit sous la pluie qui peu à peu se calme,
无言是此刻的冷静 en cet instant paisible où pas un mot ne résonne
笑问谁肝胆照应 je (me) demande en riant qui pourrait bien se soucier de moi,
风急风也清告知变幻是无定 etc…
未明是我苦笑却未停
不信命只信双手去苦拼
矛盾是无力去暂停
可会知我心里困倦满腔
夜阑静问有谁共鸣 dans le calme de la nuit, je me demande où trouver un écho…
从前是天真不冷静
爱自由或会忘形
明白是得失总有定
去或留轻松对应
孤单中颤抖可知我实在难受
问谁愿意失去了自由
想退后心里知足我拥有
前去亦全力去寻求
风也清晚空中我问句星
夜阑静问有谁共鸣 ………….