« I wish I knew » : un Jia Zhangke qui traîne un peu en longueur

« I wish I knew » commence par des vues de Shanghai d’une beauté surprenante, moins surprenante lorsque le générique nous indique que les photos sont à nouveau signées Yu Likwai (余力为), complice de Jia Zhangke depuis « Platform », c’est-à-dire depuis dix ans. On retrouve dans ce début de film, en particulier, le travail sur les visages qui nous est maintenant familier. 

 

L’histoire contée par les survivants 

 

Jia Zhangke s’intéresse à l’histoire pour ce qu’elle recèle de non-dit, d’intime et de douloureux, qui permet de mieux comprendre le présent. Or, ce sont les individus, de toutes conditions, qui sont dépositaires de cette histoire conçue comme l’envers du récit officiel ; c’est en relatant ce qu’ils ont vécu qu’ils la font revivre. 

 

C’est donc le point de départ du film : retrouver les acteurs les plus significatifs de l’histoire de Shanghai depuis les années 1930 et recueillir leur témoignage, ou tout au moins ceux de leurs enfants, pour, au bout du compte, offrir l’image de l’histoire reflétée dans les destins particuliers de ses protagonistes. 

 

Sur quatre vingt huit personnes interviewées, Jia Zhangke en a finalement sélectionné dix huit, dont les noms sont chaque fois soigneusement indiqués, leurs récits alternant, sans aucune mise en scène, avec les images de la ville, et des scènes de vie populaire. Chacun des personnages retenus représente une facette et une étape de l’histoire de Shanghai de ces quelque quatre-vingt dernières années : ils témoignent de son passé industriel et commercial, révolutionnaire et politique, mais aussi artistique. 

 

Les révolutionnaires et les politiques 

 

Le premier témoignage est celui de Yang Xiaofo (杨小佛), fils de Yang Xingfo (杨杏佛), pionnier du mouvement chinois des Droits de l’Homme, qui fut assassiné en 1933 alors qu’il circulait dans une voiture décapotable avec son fils. Les récits suivants concernent les acteurs politiques de l’histoire de Shanghai, qui se confond alors avec celle de la Chine, et ceux qui ont fait la richesse de la ville. 

 

Beaucoup de ces récits sont dramatiques, tel celui de Wang Peimin (王佩民), fille d’un jeune communiste clandestin exécuté en 1948 par les nationalistes et que Jia Zhangke fait revivre quelques instants par le biais de ses dernières photos, prises au moment de son exécution. Certains sont étonnants, comme celui de Du Meiru (杜美如), évoquant le souvenir de sa mère, Du Yuesheng (杜月笙), qui fut, dans les années 1940, l’une des femmes les plus puissantes des triades de Shanghai. 

 

Le monde du cinéma 

 

Le film oblique ensuite vers les acteurs artistiques de l’histoire de la ville, et essentiellement les représentants de l’industrie cinématographique qui a contribué dans une large mesure à l’aura de la ville et à sa légende, ce qui est, après tout, le sujet du film : 《海上传奇》 (littéralement : la légende sur la mer). C’est là que Jia Zhangke donne le meilleur de lui-même, car, si les révolutionnaires ont bien un côté mythique, c’est le cinéma, et le sien en particulier, qui crée la légende. 

 

Et quoi de plus légendaire que « Les fleurs de Shanghai » (《海上花》), de Hou Hsiao-hsien, ou l’ouvrière-modèle de l’usine textile 17 Huang Baomei (黃寶美), immortalisée par la caméra de Xie Jin (谢晋) en 1959 ? Jia Zhangke évoque aussi l’autre mythe qu’est le documentaire d’Antonioni, tourné pendant la Révolution culturelle, à travers le témoignage plein d’humour du journaliste qui avait été chargé d’accompagner et assister le réalisateur italien, et qui raconte son indignation, à l’époque, devant les choix d’Antonioni… indignation qu’il ne fut pas le seul à ressentir à l’époque (1). 

 

Mais les séquences les plus réussies du film, celles qui en constituent certainement le plus intéressant et le plus émouvant, ce sont celles qui débutent avec l’actrice Wei Wei (韋偉), celle qui interpréta le rôle principal de cet autre film mythique de l’histoire du cinéma de Shanghai : « Printemps dans une petite ville » (小城之春), de Fei Mu (费穆) ; la séquence est immédiatement suivie du témoignage de sa fille, Barbara Fei (费明仪), qui raconte les conditions de l’exil familial à Hong Kong. On a l’impression de vivre leur exode, et de ressentir avec elle le déchirement que ce fut. 

 

Cette partie se conclut, en quelque sorte, avec le témoignage de Rebecca Pan (潘迪華), chanteuse mythique, elle aussi réfugiée à Hong Kong et interprète du film de Wong Kar-wai « Nos années sauvages » (阿飛正傳). Elle se met à chantonner une de ses chansons célèbres, et s’arrête : « je ne me souviens plus des paroles », dit-elle. Comme pour illustrer l’amnésie collective, contre laquelle, justement, s’élève le film. 

 

Le cinéma comme souvenir 

 

Le dernier personnage retenu est le jeune écrivain, coureur automobile, mannequin et bloggeur à la mode Han Han (韩寒). Avec lui, le discours, même s’il est plein d’humour, vole à ras de terre, comme les hirondelles avant la pluie : il parle de son fantastique succès de librairie, après avoir démissionné du lycée et sorti ses « Trois portes » (三重门; ses droits d’auteur lui ont permis de s’acheter… une voiture, soigneusement choisie pour ne pas être une marque de taxis. Ce n’est pas lui qui a des souvenirs douloureux, ou des souvenirs tout court. 

 

Il semble bien représenter la jeunesse de Shanghai, qui se fout du passé comme de sa première chemise, et regarde d’un œil indifférent la vieille ville disparaître peu à peu, ou même ne regarde pas du tout. Alors les souvenirs qui restent ne seront bientôt plus que dans les bobines de films. Le cinéma, après avoir créé la légende, la préserve. Hommage lui est rendu. 

 

Un film long qui peine à assurer sa cohésion 

 

Le problème essentiel du film conçu de la sorte, comme une succession de récits, était de trouver un lien qui pût assurer la cohésion de l’ensemble. Ce lien est matérialisé en la personne de Zhao Tao (赵涛), égérie récurrente dans la filmographie de Jia Zhangke, qui assure ainsi en même temps le lien avec le film précédent, « 24 City » (24城记》), qui partait d’une logique similaire (2). 

 

Zhao Tao représente ici, en quelque sorte, l’esprit de la ville, un fantôme issu du passé qui erre dans les rues à sa recherche. Le procédé donne malheureusement un sentiment artificiel, comme si Jia Zhangke l’avait accepté faute de mieux. 

 

Le film est surtout très long : près de deux heures vingt. On sait que Jia Zhangke a été pris de court au moment du montage : à force de travailler sur la pellicule, il s’est fait mal aux yeux et a dû arrêter pendant un mois. On se souvient que la sélection du film pour la section « Un certain regard » a été annoncée très tard (3). On a l’impression que Jia Zhangke a travaillé sous pression et qu’il n’a pas vraiment pu rattraper son retard, d’où cette impression d’imperfection, de maladresse, parfois, inhabituelle chez lui.(4) 

 

Il n’en reste pas moins que le film est superbement conçu et recèle des joyaux ; il suffirait de peu pour en faire un chef d’œuvre, dans un genre légèrement différent des films précédents. Jia Zhangke lui-même l’a défini comme une avancée nouvelle dans son style docu-fiction, donnant ici comme référence les documentaires du réalisateur japonais Ogawa Shinsuke, et en particulier ceux réalisés à Magino lors de ses vingt dernières années, et qui, selon ses dires, nécessitaient une immersion totale dans son sujet. Cette immersion est demandée ici également au spectateur lui-même. Il est certain que, dans cette optique, la durée est un facteur essentiel. 

 

Les droits ont été achetés par MK2 ; le film devait donc sortir prochainement chez nous. En attendant, il sortira officiellement en Chine le 20 juin, et restera visible à Shanghai jusqu’à la fin de l’Exposition universelle. 

 

Notes 

(1) Voir article du 6 avril 2009. 

(2) Voir article des 16 et 19 mars 2009. 

(3) Voir article du 26 avril 2010. 

(4) Jia Zhangke a déclaré que ce film lui a demandé tellement de travail qu’il ne veut plus faire de documentaire (au moins dans le proche avenir). Il retourne maintenant sur le tournage de son film de fiction, abandonné temporairement : 《在清朝》. A suivre… 

 

Un mot sur le titre anglais : 

La chanson « I wish I knew » est tirée d’un film américain de 1945 « Diamond Horseshoe » (du nom d’un night club). Elle sert de musique de fond dans l’une des premières séquences du film, dans une salle de bal où évoluent des couples de personnes âgées dont elle fait partie certainement des souvenirs de jeunesse. 

Paroles : 

I wish I knew someone like you could love me, 

I wish I knew you place no one above me. 

Did I mistake this for a romance ? 

I wish I knew, but only you can answer. 

Interprétée par Chet Baker : http://www.youtube.com/watch?v=D0fq1szgiN4 

 

 

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