« L’amour, reviens ! », de Chen Jun : un petit film terriblement attachant

Centre culturel de Chine à Paris, 11 avril 2009 

  

 « L’amour, reviens ! » (爱在他乡》)est le genre de production essentiellement destinée au public chinois dont on a tendance à prévoir qu’elle se termine, au mieux, par des torrents de larmes. C’est le cas de « L’amour, reviens ! » : les larmes sont bien au rendez-vous, et pas seulement à la fin, mais il s’en dégage une émotion véritable qui continue bien après les dernières images, et en fait un film bien plus attachant, finalement, que le titre et la lecture du synopsis ne le laissaient penser au départ.

  

Un scénario d’actualité

  

L’histoire est toute simple, et ancrée dans l’actualité : un couple de Pékinois aisés, et très occupés comme tout Pékinois aisé, ne savent plus que faire pour guérir leur fils unique, Mao Mao (毛毛), seize ans, de son addiction à internet. Le gamin passe son temps à jouer à des jeux vidéo, et risque de se faire renvoyer de son école. C’est devenu tellement courant que certains hôpitaux chinois accueillent maintenant des jeunes de ce genre pour des thérapies spécifiques. 

  

C’est alors qu’un ami suggère au père d’envoyer le jeune Mao Mao pour quelques semaines en Mongolie intérieure, dans une famille où le père a été lui-même envoyé pendant la Révolution culturelle et dont il doit justement recevoir l’un des fils, Bate’ar (巴特尔), pour le récompenser, lui, de ses bons résultats à l’école. 

  

Evidemment, le séjour est plus gratifiant pour le jeune Mongol que pour son homologue pékinois qui débarque en plein hiver dans la solitude glacée d’une yourte perdue dans la prairie, muni d’un téléphone portable et d’une carte bancaire dont on peut imaginer qu’elles ne lui seront pas d’un grand secours. Le dépaysement ne pourrait être plus brutal et on se dit que les parents auraient au moins pu attendre les vacances d’été. 

  

Le traitement finit cependant par agir peu à peu. Mao Mao apprend à monter à cheval et à garder les moutons pendant que Bate’ar apprend, lui, à dormir dans un lit et à faire de la bicyclette dans les rues de Pékin. Et, encore mieux, les parents de Mao Mao réfléchissent en l’absence de leur rejeton sur leur responsabilité dans les dérives dudit rejeton. 

  

Si le réalisateur et son scénariste s’en étaient tenus à cet aspect simpliste des choses, on aurait eu un film pourri de bonnes intentions, et on aurait pu terminer là l’analyse. Il n’en est rien. 

  

Un film nourri des souvenirs nostalgiques du passé récent

  

Ce qui donne toute sa profondeur au film, ce sont les réminiscences nostalgiques du père de Mao Mao et de ses amis : c’est parce que le père a été envoyé en Mongolie intérieure pendant la Révolution culturelle, à l’âge qu’a maintenant Mao Mao, et qu’il en a gardé un profond attachement au pays et à ses habitants qu’il y envoie son fils. Et il n’est pas le seul dans son cas : ils sont tout un groupe de nostalgiques qui se rencontrent régulièrement pour cultiver leurs souvenirs ; ils ont même monté une chorale au répertoire évocateur (草原在那儿 ? La prairie, où est-elle ?…). 

  

Et cette nostalgie est réciproque : la mère de Bate’ar commente avec émotion à Mao Mao les photos des 插队知青(chāduìzhīqīng), les « jeunes éduqués » de la ville qui leur avaient été envoyés pendant la Révolution culturelle. Ces photos sont affichées dans la yourte, Mao Mao s’étonne de ne les avoir jamais vues. Pourtant, à Pékin, c’est une des premières choses que son père montre à Bate’ar, mais numérisées, sur ordinateur. La confrontation des deux scènes, à distance, est révélatrice de tout le non-dit qui entoure le passé des parents, aujourd’hui en Chine, et dont les enfants ne sont absolument pas conscients. 

  

Un message nostalgique et profond

  

Il y a là une relecture nostalgique du passé récent. La Révolution culturelle n’est pas présentée ici comme un épisode traumatisant ; c’est au contraire une période formatrice au contact d’une vie différente, proche de la nature, des grands espaces de la prairie mongole et de ses habitants. A des milliers de kilomètres de distance, ce sont les mêmes souvenirs que gardent les Mongols et les Pékinois, en particulier ce terrible feu de prairie qui les a soudés dans une lutte commune.

  

Finalement, c’est cette même expérience que le père espère que son fils va pouvoir vivre à son tour, pour apprendre les vraies valeurs de la vie.

  

Le film a des côtés maladroits, quelques incohérences, mais il évite l’écueil habituel de ce genre de production pour le marché intérieur : une propension aux larmes faciles. C’est justement sa sobriété dans l’émotion qui fait toute sa valeur.   

  

On peut regretter, comme souvent, la traduction du titre original, qui n’est autre que la traduction du titre anglais, mais qui tire le film vers le mélo. 爱在他乡àizàitāxiāng, il faut dire, n’est pas facile à traduire, car il est à double sens : il renvoie à la fois à l’amour du père pour ce pays « autre » où il a passé son adolescence et qu’il a fini par assimiler comme sien, et à l’amour retrouvé par le fils dans ce même pays, amour de ses parents et retour aux vraies valeurs de la vie. Il est à l’image du film : plus profond qu’il n’en a l’air. 

  

Note : 

Le film, réalisé en 2006, est le second d’une trilogie annoncée dont le premier volet s’intitule 《爱在路上》. On reparlera peut-être du réalisateur, Chen Jun ((陈军). 

  

  

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