Yin Li (suite) : le cinéaste émérite des studios officiels

Yin Li est né en 1957 à Pékin. Il entre en 1978 à l’Académie du film de Pékin, département des beaux-arts, à sa réouverture après la Révolution culturelle. Il en sort diplômé en 1982 ; il fait donc partie de la promotion des grands réalisateurs dits de la cinquième génération. Il est alors nommé directeur artistique du Studio des films pour enfants (dépendant de l’Académie).

  

C’est là qu’il réalise sa première œuvre : une série télévisée en six épisodes intitulée 《好爸爸,坏爸爸》, soit « Bon papa, mauvais papa », qui remporte le prix “飞天奖”, généralement traduit par « prix de la Fée céleste », réservé aux œuvres réalisées pour la télévision chinoise. A partir de là, sa carrière va se partager entre feuilletons télévisés et films tournés dans les studios d’Etat. 

  

1. Premiers pas prometteurs : « The Story of Xinghua » 

  

En 1990, il tourne 《我的九月》(« This September of mine »), toujours dans le cadre du Studio des films pour enfants, à l’occasion des Jeux asiatiques, les 11èmes (1), qui étaient organisés cette année là à Pékin. Le film raconte les déboires d’un enfant timoré, éliminé de la sélection pour les Jeux, et donc soumis au mépris et à la vindicte de toute la classe ; il est alors pris en charge par un professeur qui tente de lui redonner confiance en lui. Le film met ainsi en valeur la figure tutélaire habituelle du maître d’école dévoué à sa mission de formateur des âmes et développe l’image du bon élève communiste qui arrive à force de volonté. Il a bien sûr remporté le Coq d’or du meilleur film pour enfants. 

  

C’est le film suivant, tourné en 1992, 杏花三月天(« The Story of Xinghua » (2) ou « Apricot blossom in March »), qui est une vraie révélation (3). Il a obtenu les habituelles récompenses en Chine, mais il a même fait partie de la sélection du festival de Cannes en 1994. Il est souvent présenté en Chine comme « une histoire d’amour », mais c’est bien plus que cela. Traités avec beaucoup de finesse et sur un mode quasi allégorique, les thèmes principaux vont du délitement des valeurs humaines dans une société toute entière tournée vers la recherche de l’enrichissement personnel, au sort toujours marginal des femmes dans la Chine rurale actuelle. 

  

Xinghua (杏花)est une jolie jeune femme d’un village du nord du Shanxi qui a été gagné par la fièvre de la libre entreprise. Elle a été « achetée » par un paysan local, Wanglai (旺来), qui a fait fortune en vendant des pierres de la Grande Muraille au pied de laquelle le village est construit. C’est un personnage brutal, sans foi ni loi, qui trafique le vinaigre et la sauce au soja qu’il vend dans son échoppe ; tout le monde le craint, y compris Xinghua qu’il maltraite parce qu’elle n’arrive pas à lui donner d’enfant. 

  

Leur voisin, Fulin (福林), est au contraire un personnage éduqué et très doux, revenu au village où il tente de vivre d’une plantation d’arbres. Il aime la terre, respecte les valeurs qu’elle représente et se présente ainsi en parfaite antithèse de Wanglai. Comme il a besoin que celui-ci lui transporte des plants dans son tracteur, il accepte en échange d’aider Xinghua à cultiver son lopin de terre, Wanglai lui-même passant son temps, avec d’autres gens du village, à creuser les fondations d’une tour de guet de la Grande Muraille dans l’espoir d’y trouver un trésor qui y aurait été caché. 

  

Les deux jeunes gens tombent amoureux l’un de l’autre, par la force des choses, et consomment leur amour un soir d’orage. Xinghua se retrouve enceinte, prouvant ainsi que c’est Wanglai qui est stérile. Celui-ci est furieux lorsqu’il apprend que l’enfant tant attendu n’est pas de lui : il bat Xinghua et Fulin et va détruire sa plantation. Mais Xinghua découvre alors que Fulin manque de courage, et recule au moment de la défendre. 

  

Wanglai succombera finalement à sa fièvre de richesse en étant englouti dans un éboulement de la tour. Au moment de donner naissance à son enfant, Xinghua n’a cependant qu’un sourire amer au bord des lèvres. Ce n’est pas vraiment un happy ending, mais c’est un open ending. Le destin de Xinghua reste incertain : c’est certainement là l’un des bons points du film. 

  

Les acteurs sont remarquables, en particulier l’actrice qui interprète le rôle de Xinghua avec beaucoup de sobriété et de retenue : Jiang Wenli ( la jeune mère prostituée qui, dans « Farewell my concubine », coupait un doigt à son fils pour qu’il puisse entrer dans l’école de l’opéra). Yin Li a su en outre utiliser la beauté des paysages du Shanxi pour souligner l’âpreté de la vie dans ces coins loin de tout, où la modernité ne se manifeste que sous forme de slogans sans guère de prise sur la réalité (« Enrichissez-vous ! »). Son village a l’atmosphère de celui du « Vieux puits » de Wu Tianming (4), à ceci  près que les paysans ne cherchent plus de l’eau pour leurs cultures mais de l’or pour éviter d’avoir à cultiver. 

  

« The story of Xinghua » est une parabole moderne sur fond de coutumes ancestrales dont l’ombre de la Grande Muraille semble surveiller la préservation. C’est cet aspect de fable allégorique qui rattache cette œuvre de Yin Li aux grandes réalisations des maîtres de la cinquième génération. 

  

Dans ses œuvres suivantes, cependant, il a délaissé ce genre pour se faire un nom dans le domaine du film officiel, et même du film de commande, ce qu’on appelle globalement « main melody films » (5). 

  

                2. Le maître du « main melody film » moderne : « Zhang Side » 

  

Après un court métrage documentaire, 《国歌》(l’hymne national), Yin Li réalise en 1998 《司马敦》, « Sima Dun », tourné à nouveau dans un village du Shanxi. C’est l’histoire d’un vieux policier qui enquête sur une histoire d’enlèvement d’enfants doublée d’un meurtre. Le film est souvent oublié dans les filmographies de Yin Li. Il serait peut-être à redécouvrir, mais le film suivant l’a complètement éclipsé. 

  

Il s’agit de 张思德, « Zhang Side » : c’est le grand succès de Yin Li (6). Le film a été produit par le Studio « August First Film » qui dépend de l’Armée chinoise (l’APL), et réalisé en 2004 pour le soixantième anniversaire du fameux discours prononcé le 8 septembre 1944 par Mao Zedong - « Serve the people » (« 为人民服务 » wèi rénmín fúwù ) – qui a immortalisé Zhang Side en l’érigeant en héros populaire à émuler.

  

                Une peinture traditionnelle de héros exemplaire 

Zhang Side, né en 1915 dans une famille de paysans pauvres du Sichuan ; entré dans l’Armée rouge, il a participé à la Longue Marche et est devenu membre du Parti communiste en 1937. Il fut alors muté dans la garde spéciale du Comité central, et, en 1943, nommé garde du corps de Mao Zedong. Pendant le blocus économique imposé par le Guomingdang à la région englobant les zones frontalières des provinces du Shaanxi-Gansu-Ningxia, Zhang Side se distingua en fabriquant du charbon de bois bien plus vite que normalement, en allant chercher le charbon encore brûlant dans les fours, sans le laisser refroidir. Un jour, cependant, la vieille dame chez qui il logeait ne le vit pas revenir : il était mort dans l’effondrement de l’un des fours.

  

C’était le 5 septembre 1944. Mao prononça son fameux discours trois jours plus tard. A partir de là, Zhang Side est devenu l’un de ces nombreux héros sanctifiés par le régime dont les vies glorifiées a posteriori ont été offertes en modèles de courage et d’abnégation, le plus célèbre étant sans doute le soldat Lei Feng qui partage beaucoup de points communs avec Zhang Side, et en particulier sa totale dévotion envers Mao.

  

Au début du film de Yin Li, Zhang Side est bien dépeint avec les attributs habituels des héros type Lei Feng. Bien qu’il ait été dans l’armée depuis plus de dix ans, il est toujours simple soldat, mais il continue à servir sa patrie avec la même simplicité et la même bonhomie. Dans la scène d’ouverture, il doit chanter dans un chœur de l’armée, dans un spectacle donné à un auditoire d’enfants auquel assiste Mao : on le place au dernier rang, mais sur quelques briques parce qu’il est plus petit que ses camarades. Il attire cependant l’œil de Mao par l’ardeur avec laquelle il chante : qui est ce petit type au visage crasseux (脸巴呼呼小鬼) ? demande Mao. On lui répond alors que c’est quelqu’un d’exceptionnel (响当当 xiǎngdāngdāng) et la conversation qui suit brosse son caractère : sérieux, naïf et bon enfant.

  

Toute la première partie du film emprunte aux clichés du réalisme socialiste pour poser Zhang Side en héros au grand cœur qui vient en aide à tout le monde, jusqu’à se jeter à l’eau pour sauver le porc d’une paysanne qui est en train de se noyer dans une rivière en crue. C’est un paysan qui a du mal à s’exprimer, plus à l’aise avec les enfants, arrivant même à tirer de son mutisme un petit garçon qui refuse de parler depuis la mort de ses parents et dont il devient une sorte de père adoptif.    

  

                Une technique narrative qui sort des sentiers battus sans s’en libérer totalement 

  

En même temps, cependant, le portrait du soldat modèle diffère quelque peu des schémas hagiographiques établis dans ce genre d’œuvre : l’intérêt du film réside en grande partie dans la manière dont il est conté, et il faut rendre un nouvel hommage au scénariste, Liu Heng (celui de « The Knot », voir article précédent). Zhang Side est présenté avec des défauts bien humains : il chante faux, il boit trop à un banquet, et la caméra le suit alors qu’il sort vomir.  Il y a un effort certain pour dépeindre certaines situations avec humour pour rendre le film plus acceptable au public moderne. Le personnage de Mao lui-même, qui est en fait le personnage principal du film, est présenté sous un aspect souriant et sympathique, proche du peuple.

  

C’est pourtant là que le film rejoint l’imagerie officielle. Chacune de ses apparences sur l’écran est précédé d’une musique de circonstance, très émotionnelle, et chaque scène où figure le président représente comme une image d’Epinal : dans l’une des premières séquences, il est filmé songeur, en train d’écrire « Serve the people » ; il permet au jardin d’enfants du camp d’utiliser sa voiture quand il n’en a pas besoin, va jusqu’à offrir une paire de bonnes chaussures neuves à Zhang Side pour qu’il ne marche plus nus pieds et à se rendre au chevet d’un blessé pour éclairer de sa présence ses derniers moment. Mais, sous cet extérieur affable et ouvert, il est présenté comme une indéniable figure d’autorité paternelle, inspirant un respect dévotionnel aux troupes comme à la population.

  

Les passages où on le voit donner ses discours les plus importants reprennent les techniques utilisées dans les premiers films de propagande du régime, où une voix off expliquait in extenso ce dont il était question pour que personne ne puisse faire d’erreurs d’interprétation. Yin Li a affiné la méthode : une séquence où Mao exprime la nécessité de travailler avec acharnement intercale dans le cours du discours des images de Zhang Side courant sur plusieurs kilomètres pour trouver un pneu de secours pour la voiture du président. De la même manière, les informations importantes nécessaires pour comprendre le contexte de certaines séquences sont données par des dialogues entre Mao et son entourage, permettant en même temps d’orienter le point de vue des spectateurs sur ce qui est dit.

  

Une grande partie du film est en fait constituée de clichés : des scènes de soldats toujours en mouvement, même au repos, donnant une impression d’activité intense et constante, soulignant l’importance de l’action collective.

  

                Un message renforcé par la qualité des images qui renvoient à des modèles connus 

Il faut reconnaître que Yin Li a superbement soigné l’esthétique dans son film, et c’est ce qui le sauve. Il est tourné en noir et blanc, mais ce n’est pas le noir et blanc expressionniste d’un Murnau ou d’un Béla Tarr, c’est un blanc et noir fumeux, qui évoque la couleur passée de documents d’archives. La première séquence, où l’on voit la petite silhouette de Zhang Side courir dans un vaste paysage montagneux du nord du Shaanxi, donne immédiatement un sentiment rétro, rappelant les grands films chinois tournés dans ce même paysage qui est comme le symbole de la Chine profonde. Les images donnent ainsi au film un caractère emblématique qui n’est pas sans rappeler « La terre jaune ».

  

Le film utilise par ailleurs des techniques de montage qui coupent le récit et lui donnent de la profondeur, la caméra très mobile renforçant l’aspect d’activité fébrile. La fin elle-même est très discrète, laissant à l’imagination du spectateur le soin de se représenter le héros mort.

  

Le film est certainement un sommet du genre. Il est significatif que la première ait eut lieu dans le Grand Hall du Peuple, à Pékin, suivie de l’habituelle série de récompenses nationales, Coq d’or, Cent fleurs (y compris le prix bien mérité du meilleur acteur à Wu Jun (吴军), que l’on connaissait pour son rôle du mari dans le remake de « Spring in a small town » de Tian Zhuangzhuang), etc.. A l’occasion de sa sortie, un journaliste du People’s Daily, Wang Jinyou, écrivait : « Les temps ont peut-être changé, mais la politique de réforme et d’ouverture nécessite toujours l’esprit de Zhang Side : servir le peuple. » Le cinéma officiel chinois, en ce sens, fait comme l’idéologie du régime : il s’adapte au temps sans changer ses modèles de base.

  

Conclusion 

  

Ce film est indéniablement un sommet de l’œuvre de Yin Li. « The knot » apparaît ainsi comme une tentative de briser son image de cinéaste des studios officiels, en s’adressant à un public plus large. Il capitalise sans aucun doute sur les réussites précédentes en termes de style narratif et cinématographique ; malheureusement, le film garde l’empreinte du style « officiel », non point dans le didactisme, mais dans l’excès de bons sentiments, tournant au sentimentalisme, qui fausse jusqu’au jeu des acteurs. Lin Yi lui-même a déclaré vouloir montrer jusqu’où pouvait aller un véritable amour, à l’opposé de la dérive style fast-food qui est aujourd’hui, selon lui, devenue courante. Mais, de même que les bons sentiments ne font pas la bonne littérature, ils ne font pas non plus le bon cinéma, quelles que soient les qualités techniques ou esthétiques déployées par ailleurs.

  

On attend donc maintenant le prochain film de Yin Li, en espérant peut-être quelque chose comme un retour vers la beauté réflexive de « Xinghua ». Après tout, on dit bien que tout en ce bas monde est cyclique.

  

  

(1) Les Jeux asiatiques sont un événement sportif organisé tous les quatre ans par le Conseil olympique d’Asie, sous la supervision du Comité olympique international. Ils furent développés après la seconde guerre mondiale à l’initiative du représentant de l’Inde aux 14ème Jeux olympiques à Londres, en 1948, pour promouvoir un esprit de paix et de coopération entre les différents pays asiatiques. Les premiers eurent lieu à New Delhi en 1951. 

(2) Et non « Xinhua » comme on le trouve très souvent. 

(3) On peut voir le film sur le site ‘pplive’, en cinq parties d’une quinzaine de minutes : 

Xinghua 1 http://ikan.pplive.com/play/pptv/1168570/ 

Xinghua 2 http://ikan.pplive.com/play/pptv/1170178/ 

Xinghua 3 http://ikan.pplive.com/play/pptv/1172868/ 

Xinghua 4 http://ikan.pplive.com/play/pptv/1173390/ 

Xinghua 5 http://ikan.pplive.com/play/pptv/1173390/ 

(4) Voir sur ce blog l’article du 23 juin 2008. 

(5) Les « main melody films » (主旋律电影 zhǔxuánlǜ diànyǐng) sont des films édifiants produits en Chine par les studios d’Etat, dont l’origine  remonte aux années 50, lorsque fut établi un modèle visant à glorifier le rôle du Parti communiste, au début dans la lutte contre le Guomingdang et l’agression japonaise, puis comme acteur dans l’édification du nouvel Etat chinois. Ils ont connu un nouvel essor après 1989, et sont remis à l’honneur encore aujourd’hui. Ils méritent un développement particulier, et feront l’objet d’un prochain article. 

(6) A voir sur le site suivant : http://yyf.wenming.cn/yyf/content/2008-10/07/content_4192.htm 

  

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