« Jasmine women » de Hou Yong : l’accouchement dans la douleur de la femme moderne

(Centre culturel de Chine à Paris, samedi 22 novembre 2008)

  

Ce deuxième film de Hou Yong (1) est un film-fleuve qui retrace l’histoire de trois générations de femmes vivant à Shanghai, dans les années 30, 50 et 70. Chacune semble condamnée à refaire les mêmes erreurs que ses aînées, jusqu’à ce que la plus jeune décide de s’affranchir et de vivre sa vie.

  

L’histoire

Le film, basé sur une nouvelle de Su Tong (苏童)intitulée justement « 妇女生活 » (vies de femmes), est donc divisé en trois parties. La première raconte l’histoire de Mo (: elle vit avec sa mère qui possède un petit studio de photo, et n’a qu’un rêve, devenir une vedette de cinéma. Elle est donc la proie facile d’un réalisateur véreux qui s’enfuit à Hong Kong au moment de l’invasion japonaise, la laissant enceinte. Mo revient chez elle et se retrouve confrontée au nouveau compagnon de sa mère qui non seulement la séduit, mais encore part avec les bijoux de sa mère, poussant celle-ci au suicide. 

  

La deuxième partie est l’histoire de Li (), la fille de Mo, dix huit ans plus tard. Nous sommes au début de la période communiste. Li tombe amoureuse d’un étudiant, membre du Parti, dont l’enthousiasme la fascine. Ils se marient, contre l’avis de Mo, et vont vivre dans la famille – ouvrière – du garçon. Evidemment Li ne s’adapte pas à leurs conditions de vie et revient vivre avec sa mère ; elle est vite rejointe par son époux, mais se rend compte avec désespoir qu’elle ne peut avoir d’enfant. Ils adoptent donc une petite fille, nommée Hua (). Mais, l’enfant ayant grandi,  Li se met à soupçonner son mari de vouloir la séduire. Il finit par se suicider et Li devient folle. 

  

Hua est élevée avec amour par sa grand-mère. Mais elle tombe elle aussi amoureuse d’un camarade étudiant. Ils se marient, en cachette pour ne pas peiner Mo. Sur quoi l’étudiant part étudier à l’université de Lanzhou, puis au Japon. Evidemment, au bout d’un certain temps arrive la lettre fatidique qui annonce à Hua que le jeune garçon veut demander le divorce. Et là, les choses se passent différemment que dans le passé : Hua maîtrise parfaitement la situation ; enceinte, elle décide de garder le bébé et de l’élever elle-même. Elle ressent les premières douleurs la nuit, et, se précipitant dehors sous une pluie battante typique de Shanghai, ne trouvant pas de taxi pour l’emmener à l’hôpital, accouche dans la rue sous des trombes d’eau. Les dernières images sont celles d’une femme heureuse, bien que solitaire, avec sa petite fille. 

  

L’interprétation 

Le lien entre les diverses parties est assuré par le casting : c’est la même actrice, Zhang Ziyi, qui interprète Mo, Li et Hua jeunes. De la même manière, c’est Joan Chen qui interprète Mo, puis Li dans son double personnage de mère et de grand-mère. Evidemment, les fans de Zhang Ziyi ont applaudi son triple rôle dans ce film ; l’actrice a d’ailleurs reçu le prix de la meilleure actrice aux 13èmes Golden Rooster Awards, en 2004, année de la sortie du film (en festival, sa sortie sur les écrans chinois n’a eu lieu qu’en 2006). 

  

Cependant, il s’agit là d’un procédé qui finit par être un peu artificiel ; autant cela peut se justifier dans les deux premiers cas, autant cela l’est plus difficilement dans le cas de Hua qui est une enfant adoptée ! Je préfère personnellement le jeu très subtil de Joan Chen (2) ; si elle est inutilement enlaidie dans la première partie, elle est remarquable dans les deux autres, en particulier dans les scènes où elle dialogue, si l’on peut dire, avec le jeune ouvrier communiste qu’elle reçoit chez elle pour faire plaisir à sa fille : elle est là, dans son monde à elle, écoutant des vieux vinyls, perdue dans ses souvenirs qui lui font mélanger le jeune garçon avec l’acteur qu’elle aimait tant dans sa jeunesse. Dans le rôle de la grand-mère, ensuite, elle est d’une tendresse touchante ; vieillissant sans perdre sa grâce, profondément blessée par la vie, c’est elle, en fait, qui donne toute la chaleur humaine que possède le film. 

  

Le thème

Le film, en chinois, s’appelle 茉莉花开Mòlihuākāi, littéralement « fleurs de jasmin qui s’épanouissent ». En fait, ce sont les trois premiers caractères du titre qui donnent leur nom à chacune des femmes. Mais 茉莉花est aussi une chanson extrêmement populaire en Chine ; elle vient du fond de chants populaires du Jiangsu, donc est particulièrement bien choisie pour une histoire qui se passe à Shanghai. 

  

La chanson est chantée par Zhang Ziyi à deux reprises dans le film : la première fois lors de la fête que donne le réalisateur en son honneur pour l’introniser, en quelque sorte, comme sa maîtresse, plus que comme actrice dans le film qu’il est en train de tourner. Enceinte, elle est prise de nausées au milieu de la chanson. La deuxième fois, c’est lors du mariage de Li : quelqu’un dans l’assistance remarque alors qu’elle a l’air triste… 

  

En effet, le chant est une mélodie très douce qui s’inquiète du sort de la fleur qui vient de s’ouvrir : 

好一朵茉莉花,          hǎo yī duǒ mò lì huā ,
好一朵茉莉花,         
满园花开香也香不过它;      
mǎn yuán huā kāi xiāng yě xiāng bù guò tā … 

… 

好一朵茉莉花,
好一朵茉莉花,
茉莉花开雪也白不过它;     
mò lì huā kāi xuě yě bái bù guò tā… 

… 

好一朵茉莉花,
好一朵茉莉花,
满园花开比也比不过它;     
mǎn yuán huā kāi bǐ yě bǐ bù guò tā …

又怕来年不发芽。       
yòu pà lái nián bù fā yá 。

  

Beau bouton de jasmin, aucune fleur dans le jardin n’embaume autant que toi ; 

Beau bouton de jasmin, même la neige n’est pas plus blanche que toi ; 

Beau bouton de jasmin, aucune fleur ne t’égale, 

… mais j’ai peur que l’an prochain tu n’aies plus de bourgeon. 

  

C’est donc toute la tragédie intime de ces femmes qui est contenue dans ce vers de la chanson et qui fournit au film son thème récurrent. Jusqu’à ce que Hua accouche toute seule, sous la pluie battante : à partir de ce moment-là, le sort est conjuré, le cycle est brisé. On peut dire qu’il s’agit de l’accouchement dans la douleur de la femme moderne, la femme chinoise libérée de la tutelle masculine. Car ce qui faisait leur malheur, c’est leur dépendance des hommes, dit le film. 

  

Et maintenant… 

Le film a sans aucun doute de très belles scènes, mais il pèche par une certaine lourdeur, par des effets très appuyés, et surtout il est beaucoup trop long : plus de trois heures ! 

  

Hou Yong a annoncé la sortie imminente d’un nouveau film « The one man Olympics », racontant l’histoire du premier athlète chinois à avoir participé aux Jeux Olympiques, ceux de Los Angeles, en 1932, pendant l’occupation japonaise… Il sera intéressant de voir si ce cinéaste, qui a commencé comme chef opérateur des grands noms de la cinquième génération de réalisateurs chinois, s’affirme à son tour comme un grand réalisateur.  

  

  

(1) Hou Yong (侯咏) est plus connu comme chef opérateur que comme réalisateur. En effet, après avoir, en 1982, terminé ses études à l’académie du film de Pékin avec les grands de la 5ème génération (Tian Zhuangzhuang, Zhang Yimou, Chen Kaige etc..), il a passé tout son début de carrière comme directeur de la photo : 

- avec Tian Zhuangzhuang pour :

« Le voleur de chevaux » 盗马贼1986 ; « Le cerf-volant bleu » 蓝风筝1996. 

- avec Xie Jin pour : 

« The opium war » 鸦片战争1997 

- avec Zhang Yimou pour : 

« Not one less » 一个都不能少1999 ; « The road home » 我的父亲母亲1999 ; 

« Happy times » 幸福时光2000 ;  « Hero » 英雄2002 (avec Christopher Doyle)  . 

  

« Jasmine flowers » est son deuxième film. Il a réalisé le premier, en 1991 :天出血(« The sky is bleeding »), un peu dans le style du « Vieux puits » de Tian Zhuangzhuang (voir article du 23 juin dernier). L’histoire se passe dans la région semi-désertique du nord-ouest de la Chine. Un jeune garçon tombe amoureux d’une jeune fille d’un village voisin, Xiuxiu ; mais elle a déjà été promise à un autre. Après avoir tenté de s’enfuir avec elle pour éviter ce mariage, il finit par tuer le mari. A sa sortie de prison, il revient au village chercher Xiuxiu, et apprend alors que le village est menacé d’être englouti par le sable du désert environnant… 

Voilà un film qui mériterait d’être programmé. 

  

(2) Joan Chen, ou Chen Chong (陈冲), est née en 1961 à Shanghai. A l’âge de 14 ans, elle fut découverte par la dernière épouse de Mao, Jiang Qing, qui la fit entrer au Shanghai Film Studio. En 1979, elle reçut son premier prix en Chine, le « Prix des cent fleurs », pour un rôle de fille de révolutionnaire dans la Chine pré-maoïste, ce qui lui valut d’être nommée « l’Elizabeth Taylor chinoise » par Time Magazine (pour la même précocité à obtenir sa première récompense). Puis elle partit étudier aux Etats-Unis et tourna dans nombre de films américains et séries télévisées (dont Twin Peaks). Son premier rôle notable pour le public occidental fut celui qu’elle interpréta en 1987 dans « Le dernier empereur » de Bernardo Bertolucci : l’impératrice Wang Rong, épouse de Puyi. Elle a joué récemment dans le film d’Ang Lee, 色·戒ou « Lust.Caution », le rôle de madame Yi, l’épitome de la Shanghaïenne (voir article du 18 janvier)…. Plus récemment encore, elle interprétait un autre rôle de Shanghaïenne dans le film de Jia Zhangke 《二十四城记》ou « 24 City » (voir article du 27 avril). 

Photos : http://www.mtime.com/person/892809/photo_gallery/

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