Yang Jin prépare son troisième film, après « Er Dong »…
25 juillet, 2011Yang Jin (杨瑾)est le directeur de la photographie auquel Li Ruijun (李睿珺)doit une bonne partie du succès de son dernier film, « The Old Donkey » (《老驴头》) (1).
Directeur de la photo de réalisateurs indépendants originaux, voire marginaux, il a commencé sa carrière en tant que réalisateur, avec un premier long métrage en 2004, et prépare actuellement son troisième film, qui sera tourné dans son Shanxi natal, comme les deux précédents.
Profondément ancrée dans la culture locale de sa province d’origine, son œuvre en est un reflet, avec un aspect documentaire important, mais renforcé et approfondi par la fiction qui vient y ajouter une note symbolique à la limite du conte ou de la
fable. Y surgissent ça et là, comme du fond de l’inconscient, des réminiscences personnelles qui nimbent le tout de touches poétiques. C’est original, déconcertant, attachant comme ces sentiers rustiques aux pavés inégaux qui découvrent soudain, au détour du chemin, entre les arbres qui les bordent, une vision fugitive que l’on doit ensuite reconstruire en esprit.
« The black and white milk cow »
Né en 1982 dans le Shanxi, Yang Jin (杨瑾) a d’abord suivi un cursus de photographe à l’école de cinéma du Shanxi avant de faire des études de réalisateur au collège des Arts et de la Communication rattaché à l’Université normale de Pékin dont il est sorti en 2003.
Son premier film, dont il a aussi co-écrit le scénario et signé la photographie, est sorti dès l’année suivante, en 2004 : c’est « The black and white milk cow » (《一只花奶牛》), adapté d’une nouvelle quasiment éponyme de l’écrivain du Gansu Wang Xinjun (王新军) qui est également coproducteur.
Présenté au 19ème festival international du film de Fribourg, le film y a obtenu le prix du jury œcuménique, ainsi que le prix Don Quichote de la Fédération internationale des clubs de cinéma (FICC), attirant l’attention sur un jeune cinéaste encore totalement inconnu. Le film a ensuite fait un petit tour de divers festivals, dont la Viennale et le festival de Rome, et on a même pu le voir en octobre 2006 à Paris, au festival Shadows.
Le film se passe au village de Yangjiagou (杨家沟村), un coin perdu dans les montagnes du Shanxi. Le chef du village fait revenir son neveu Yang Jinsheng (杨晋生) pour remplacer le vieil instituteur de la petite école locale. Jinsheng a juste terminé le lycée, mais son père vient de mourir, la famille est très pauvre, il doit donc abandonner ses études et revenir s’occuper de sa grand-mère. Mais le village aussi est très pauvre : il ne peut lui payer un salaire ; en échange de son travail, Jinsheng reçoit une vache, noire et blanche, celle du titre, qu’il va devoir soigner et traire, et dont il va partager le lait avec ses élèves, tout en vendant le surplus pour acheter des livres et du matériel. Il la fait même inséminer.
L’école, cependant, n’est guère fringante : une vieille maison de terre à moitié en ruines, qui menace de s’effondrer à la première pluie un peu trop violente. C’est d’ailleurs ce qui se produit : une nuit de pluie diluvienne, une fissure apparaît dans un mur, l’école doit être évacuée, mais Jisheng se fait coincer une jambe sous une poutre qui lui tombe soudain dessus alors qu’il tente de sauver le maximum de tables. L’une des élèves, Yang Xiaofeng (杨晓凤), qui s’est montrée très prévenante à son égard, allant jusqu’à lui faire la cuisine, réussit à le libérer à l’aide de la vache. Mais celle-ci meurt peu de temps après en mettant bas un veau mort né. Quant à Xiaofeng, son père ayant eu un accident à la mine, elle doit partir travailler…
Jinsheng emmène à la fin du film sa grand-mère dans la montagne, se recueillir à l’endroit où a été enterré son père. C’est la plus belle séquence du film : un instant magique où la vieille femme, que l’on n’avait pas vue jusque là (on avait juste entendu sa voix venant d’une pièce où on la devinait alitée), donne, d’un ton calme et égal, une leçon de sagesse chinoise à son petit-fils, devant un superbe paysage qui incite à la contemplation. C’est un souvenir personnel de Yang Jin.
Ce n’est pas vraiment un film sur la difficulté des conditions de vie ou d’enseignement dans cet endroit reculé. Il a, il est vrai, un aspect documentaire. Yang Jin a souligné qu’il était très attiré par le documentaire, mais qu’il avait besoin de la fiction pour s’exprimer. L’aspect documentaire, en fait, donne une touche un peu raide au film qui s’en évade par la délicatesse des rapports humains qui y sont décrits, ceux, surtout, de la petite Xiaofeng et de Jinsheng, et ceux, à peine esquissés mais non moins délicats, de Jinsheng avec sa grand-mère, et ce sur fond de communauté villageoise dont une des caractéristiques surprenantes est la foi chrétienne qui la soude (4).
Yang Jin procède avec une grande économie de moyens, une sorte d’austérité par nécessité, mais qui semble refléter les conditions de vie mêmes qu’il filme et relate, dans une parfaite symbiose du style avec le sujet traité.
Bande annonce : http://my.tv.sohu.com/u/vw/3945926
« Er Dong »
Il a ensuite fallu quatre ans à Yang Jin pour réaliser son second film, qui date de 2008 : il s’agit de « Er Dong » (《二冬》), dont il est également le scénariste. Mais ce film a été réalisé dans de meilleures conditions que le premier : grâce à la notoriété acquise entre temps, Yang Jin a bénéficié de meilleurs moyens, et en particulier de l’aide à la post-production du fonds Hubert Bals (du festival de Rotterdam).
« Er Dong » est le nom d’un jeune garçon obstiné et rebelle, élevé par une veuve qui l’a adopté. On dit que son mari l’a trouvé, un jour de février froid et neigeux, au pied d’une grande pierre, non loin du village, appelée « la pierre pour vendre les enfants » (“卖儿石”). Il le lui a rapporté et est mort peu après. Mais Er Dong ne s’est jamais montré reconnaissant de tout ce que sa mère adoptive a fait pour lui. Il est devenu rebelle et querelleur, jouant avec son fusil, paradant à moto et cherchant noise aux autres gamins du village.
De guerre lasse, sa mère décide de le confier à une école locale de missionnaires chrétiens (4). Las de chanter des cantiques à longueur de journée, il s’enfuit, avec une fille nommée Chang’e (嫦娥), comme la divinité de la lune. Mais, quand Chang’e tombe enceinte, il est bien obligé de revenir au village et de se marier. Il réalise alors qu’il n’est pas facile de gagner son pain quotidien sans qualifications, à l’ère de l’industrialisation rapide du pays. Après un premier job dans une briqueterie, très mal payé, il tente de se faire de l’argent en coupant illégalement des arbres, ce qui l’emmène droit au poste de police. Il finit par repartir tenter sa chance ailleurs, après avoir fait exploser la pierre, au moins dans sa tête…
Ce qui est intéressant est plus dans les interstices du récit que dans le récit lui-même, et, ici encore, dans la fiction et la construction plus que dans le côté documentaire. Le film (en couleurs) est entrecoupé de séquences en noir et blanc qui représentent comme des remontées de l’inconscient, l’expression symbolique du traumatisme d’un enfant trouvé qui n’accepte pas d’avoir été abandonné et de ne pas connaître ses parents véritables.
Yang Jin a expliqué que cette idée initiale lui vient d’un souvenir d’enfance. Quand il était petit, ses parents ne travaillaient pas au même endroit ; il vivait avec sa mère et sa petite sœur. Il entendait souvent sa mère discuter avec les voisins. Ils disaient en plaisantant que ce n’était pas sa mère qui lui avait donné naissance, mais qu’on l’avait pêché avec un grand filet dans le fleuve Jaune. C’est l’une des images en noir et blanc que l’on voit dans le film.
En revanche, il avait une petite camarade de jeu nommé Pingping qui, elle, n’était pas la fille de la femme qui l’élevait, mais la fille de sa propre tante. Sa tante et son oncle avaient eu le bébé très jeunes, plus jeunes que l’âge minimum imposé par la loi ; s’ils l’avaient gardé, ils auraient dû payer une amende, et ils auraient en outre été mal considérés dans leur unité de travail. Ils allaient l’abandonner quand le père de Yang Jin l’a pris pour l’emporter à travers les montagnes enneigées, jusque chez sa sœur. D’où les autres images en noir et blanc qui montrent des personnages marchant lourdement dans la neige, et Chang’e vendant un enfant…
La dernière image en noir et blanc est celle de la « pierre à vendre les enfants » se désintégrant dans la neige, comme si Er Dong avait besoin de la faire exploser mentalement pour pouvoir se libérer du poids de son passé et commencer à mener une vie normale, avec femme et enfant.
Le film a de très belles séquences, et des photos superbes, qui rappellent que Yang Jin est d’abord photographe. On garde en particulier en mémoire des scènes d’intérieur montrant Er Dong avec Chang’e et le bébé, dans des couleurs pastel et des cadrages soigneusement dosés. Mais le film garde une touche brute, authentique.
Il a été primé au 13ème festival de Pusan, et remarqué dans nombre de festivals par la suite.
L’affiche (avec la pierre sous la neige) : http://i.mtime.com/guanwen/blog/1501099/
Et directeur de la photo entre les deux films
Entre 2004 et 2008, Yang Jin a été le directeur de la photo de différents réalisateurs, surtout Cui Zi’en (崔子恩) (2) dont il est l’élève et qui a produit « Er Dong ». Yang Jin a signé la photo de trois de ses films :
- en 2005 : « My Fair Son » (《我如花似玉的儿子》) (3) ;
- en 2006 : « Only Child, Upward, Downward, Forward, Backward, Rightward and Leftward » (《独生子,向上,向下,向前,向后,向左,向右》) ;
- en 2009 : « Queer China, ‘Comrade’ China » (《志同志》), un documentaire intelligent sur l’homosexualité en Chine et son évolution au cours des 80 dernières années, une référence aujourd’hui.
Voir trois extraits : http://dgeneratefilms.com/catalog/queer-china-zhi-tong-zhi/
Mais Yang Jin a aussi été le directeur de la photo de trois autres films récents (outre « The Old Donkey ») :
- en 2007 : « A Disappearance Foretold » ou « Dans les décombres » (《前门前》), documentaire d’Olivier Meys / Zhang Yaxuan (张亚璇) sur la démolition et modernisation du vieux quartier de Qianmen, à Pékin, avant les Jeux olympiques ;
- en 2007 encore : « Fairy Tale » (《童话》), documentaire de 420 mn d’Ai Weiwei (艾未未) et Wang Bing (王兵) ;
- et en 2008 : « Ubu » (《盒饭》), film de Zhang Chi (张驰).
Autant de films réalisés par des cinéastes et artistes indépendants sur des sujets plus ou moins engagés.
Prochain film en préparation
Mais Yang Jin, pour ses propres réalisations, opte pour des sujets personnels, réflexifs et intimes, l’une de ses caractéristiques étant la recherche stylistique, celle de formes originales. C’était le cas avec « Er Dong » et l’inclusion de séquences symboliques en noir et blanc. Ce sera le cas de son prochain long métrage, actuellement en préparation, et qui sera à nouveau tourné dans sa région natale. L’histoire mêlera des rêves d’enfant à la réalité et ces rêves seront tournés sous la forme de dessins animés.
Il s’appelle pour l’instant « Il y a des gens qui louent l’intelligence et d’autres pas » (《有人赞美聪慧,有人则不》). On ne peut s’empêcher d’être intrigué et de l’attendre avec curiosité….
Voir une page d’un blog Sohu dédiée à Yang Jin : http://zt.blog.sohu.com/s2010/bkyy064/
Notes :
(1) Voir article précédent.
(2) Réalisateur, scénariste et écrivain, professeur à l’Institut de Recherche sur le cinéma de l’Académie du cinéma de Pékin. Il est aussi défenseur actif des droits des homosexuels, et son œuvre a l’homosexualité pour thème essentiel.
(3) 如花似玉 rúhuāsìyù semblable aux fleurs et au jade – qualifie normalement une belle jeune femme.
(4) La religion chrétienne est un thème récurrent chez Yang Jin. Sa femme, Zhang Jun (张君), monteuse et productrice qui travaille avec lui, nous a expliqué que c’est une religion très répandue dans la région du Shanxi. Elle-même prépare une thèse doublée d’un documentaire sur le sujet. Le christianisme, selon elle, a dans la région une fonction de lien social, et aide en outre beaucoup de femmes à surmonter les difficultés du quotidien, voire les problèmes psychologiques suivant des accidents ou des décès, en leur offrant une vision de l’avenir pleine d’espoir.
Nota : l’évangélisation du Shanxi a débuté en 1876, les premiers missionnaires protestants explorèrent d’abord le sud de la province ; ces missionnaires aidèrent alors les habitants à surmonter les souffrances causées par la grande famine de 1876-79. Aujourd’hui, la province compte plus de catholiques que de bouddhistes et a un réseau de 50 000 membres de « home churches » (家庭教会/地下天国 underground heaven).
Cf les livres de Daniel H. Bays : « Christianity in
China », Stanford University Press, 1999, et « A new history of Christianity in
China », 2011.
